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EXTRAIT
DE LA LETTRE DE M. MARIE-ALPHONSE RATISBONNE
à M.
Dufriche-Desgenettes Fondateur
et directeur de l'archiconfrérie de Notre-Dame-des-Victoires Collège de Juilly, 12 avril 1842 Ma
première pensée et le premier cri de mon cœur, au moment de ma
conversion, fut d'ensevelir ce secret avec mon existence tout entière
au fond d'un cloître, afin d'échapper au monde, qui ne pouvait plus me
comprendre, et de me donner tout à mon Dieu, qui m'avait fait entrevoir
et goûter les choses d'un autre monde. Je ne voulais point parler sans
la permission d'un prêtre : on me conduisit vers celui qui
représentait Dieu pour moi. Il m'ordonna de révéler ce qui m'était
arrivé; je le fis, autant que cela m'était possible, de vive voix.
Aujourd'hui je tâcherai, après quelques semaines de retraite,
d'embrasser plus de détails; et c'est à vous, Monsieur le Curé, à
vous qui avez fondé l'archiconfrérie pour la conversion des pécheurs,
c'est à vous que les pécheurs doivent compte des grâces qu'ils ont
obtenues. Si
je ne devais vous raconter que le fait de ma conversion, un seul mot
suffirait : le nom de Marie !
mais on vous demande d'autres faits; on veut savoir quel est
ce fils d'Abraham qui a trouvé à Rome la vie, la grâce et le bonheur.
Je veux donc, en invoquant d'abord l'assistance de ma céleste Mère,
vous exposer bien simplement toute la suite de ma vie. Ma
famille est assez connue, car elle est riche et bienfaisante, et à ces
titres, elle tient depuis longtemps le premier rang en Alsace. Il y a
eu, dit-on, beaucoup de piété dans mes aïeux
: les chrétiens, aussi bien que les juifs ont béni le nom de
mon grand-père, le seul juif qui, sous Louis XVI, obtint, non seulement
le droit de posséder des propriétés à Strasbourg, mais encore des
titres de noblesse. Telle fut ma famille; mais aujourd'hui, les
traditions religieuses y sont entièrement effacées. Je
commençai mes études sur les bancs du collège royal de Strasbourg,
où je ris plus de progrès dans la corruption du cœur que dans
l'instruction de l'intelligence. C'était
vers l'année 1825 (je suis né le 1er mai 1814); à cette époque, un événement porta un rude
coup à ma famille : mon frère Théodore, sur lequel on fondait de
grandes espérances, se déclara chrétien; et, bientôt après, malgré
les plus vives sollicitations et la désolation qu'il avait causée, il
alla plus loin, se fit prêtre, et exerça son ministère dans la même
ville, sous les yeux de mon inconsolable famille. Tout jeune que
j'étais, cette conduite de mon frère me révolta, et je pris en haine
son habit et son caractère. Élevé au milieu de jeunes chrétiens
indifférents comme moi, je n'avais éprouvé jusqu'alors ni sympathie
ni antipathie pour le christianisme; mais la conversion de mon frère,
que je regardais comme une inexplicable folie, me fit croire au
fanatisme des catholiques, et j'en eus horreur. On
me retira du collège pour me mettre dans une institution protestante
dont le magnifique prospectus avait séduit mes parents. Les fils des
grandes maisons protestantes d'Alsace et d'Allemagne venaient s'y
former à la vie fashionable de Paris, et s'adonnaient aux plaisirs
bien plus qu'à la science. Je me présentai néanmoins aux examens en
sortant de cette pension et, par un bonheur peu mérité, je fus reçu
bachelier ès lettres. J'étais
alors maître de mon patrimoine, puisque bien jeune encore je perdis ma
mère, et, quelques années après, mon père : mais il me restait un
digne oncle, le patriarche de ma famille, un second père, qui n'ayant
point d'enfants, avait mis toute son affection dans les enfants de son
frère. Cet
oncle, si connu dans le monde financier pour sa loyauté et sa capacité
peu ordinaire, voulut m'attacher à la maison de banque dont il était
le chef; mais je fis d'abord mon droit à Paris, et après avoir reçu
le diplôme de licencié et revêtu la robe d'avocat, je fus rappelé à
Strasbourg par mon oncle, qui mit tout en œuvre pour me fixer auprès
de lui. Je ne saurais énumérer ses largesses : chevaux, voitures,
voyages, mille générosités m'étaient prodiguées, et il ne me
refusait aucun caprice. Mon oncle ajouta à ces témoignages
d'affection une marque plus positive de sa confiance : il me donna la
signature de la maison, et me promit, en outre, le titre et les
avantages d'associé... promesse qu'il réalisa en effet le 1er
janvier de cette année 1842. C'est à Rome que j'en reçus la
nouvelle. Mon
oncle ne me faisait qu'un seul reproche : mes fréquents voyages à
Paris. Tu aimes trop les Champs-Élysées, me disait-il avec bonté. Il
avait raison. Je n'aimais que les plaisirs
: les affaires m'impatientaient, l'air des bureaux m'étouffait;
je pensais qu'on était au monde pour en jouir; et, bien qu'une certaine
pudeur naturelle m'éloignât des plaisirs et des sociétés ignobles,
je ne rêvais cependant que fêtes et jouissances, et je m'y livrais
avec passion. Heureusement
qu'à cette époque une bonne œuvre se présenta à mon besoin
d'activité : je la pris chaudement à cœur. C'était l'œuvre de la régénération des pauvres Israélites, comme on l'appelle
improprement; car je comprends aujourd'hui qu'il faut autre chose que de
l'argent et des loteries de charité pour régénérer un peuple sans
religion. Mais enfin je croyais alors à la possibilité de cette
rénovation et je devins un des membres les plus zélés de la Société
d'encouragement au travail en faveur des jeunes israélites, Société
que mon frère, le prêtre, avait fondée à Strasbourg, il y a une
quinzaine d'années, et qui toujours a subsisté, malgré le peu de
ressources dont elle pouvait disposer. Je
parvins à remplir sa caisse, et je crus avoir beaucoup fait. Ô
charité chrétienne ! que tu as dû sourire à mon orgueilleux
contentement ! Le juif s'estime beaucoup quand il donne beaucoup; le
chrétien donne tout et se méprise
: il se méprise tant qu'il ne s'est pas donné lui-même
: et quand il s'est donné tout entier, il se méprise encore. Je
m'occupais donc laborieusement du sort de mes pauvres coreligionnaires,
quoique je n'eusse aucune religion. J'étais juif de nom, voilà tout;
car je ne croyais pas même en Dieu. Je n'ouvris jamais un livre de
religion; et dans la maison de mon oncle, pas plus que chez mes frères
et sœurs, on ne pratiquait la moindre prescription du judaïsme. Un
vide existait dans mon cœur, et je n'étais point heureux au milieu de
l'abondance de toutes choses. Quelque chose me manquait; mais cet objet
me fut donné aussi, du moins je le croyais ! J'avais
une nièce, la fille de mon frère aîné, qui m'était destinée depuis
que nous étions enfants tous les deux. Elle se développait avec grâce
sous mes yeux et, en elle, je voyais tout mon avenir et toute
l'espérance du bonheur qui m'était réservé. Il ne me paraît pas
convenable de faire ici l'éloge de celle qui fut ma fiancée. Cela
serait inutile pour ceux qui ne la connaissent pas : mais ceux qui l'ont
vue savent qu'il serait difficile de s'imaginer une jeune fille plus
douce, plus aimable et plus gracieuse. Elle était pour moi une
création toute particulière, qui semblait faite uniquement pour
compléter mon existence; et lorsque les vœux de toute ma famille,
d'accord avec nos sympathies mutuelles, fixèrent enfin ce mariage si
longtemps désiré, je crus que désormais rien ne manquerait plus à
ma félicité. En
effet, après la célébration de mes fiançailles, je voyais toute ma
famille au comble de la joie; mes sœurs étaient heureuses ! Elles ne
me faisaient qu'un reproche, c'était d'aimer trop ma fiancée, et elles
s'avouaient jalouses; car je dois dire ici qu'il est peu de familles où
l'on s'aime plus que dans la mienne : la plus intime union, la plus
tendre affection règne et régna toujours entre mes frères et sœurs,
et cet amour va presque jusqu'à l'idolâtrie... Oh ! elles sont si
bonnes, mes sœurs, si aimantes ! Pourquoi donc ne sont-elles pas chrétiennes
? Il
n'y avait qu'un seul membre de ma famille qui m'était odieux; c'était
mon frère Théodore. Et cependant il nous aimait aussi; mais son
habit me repoussait, sa présence m'offusquait; sa parole grave et
sérieuse excitait ma colère. Un an avant mes fiançailles, je ne pus
retenir ces ressentiments, et je les lui exprimai dans une heure qui dut
rompre à jamais tous rapports entre nous. Voici en quelle occasion. Un
enfant était à l'agonie, mon frère Théodore ne craignit point de
demander ouvertement aux parents la permission de le baptiser, et
peut-être allait-il le faire, quand j'eus connaissance de sa démarche.
Je regardais ce procédé comme une indigne lâcheté ; j'écrivis au
prêtre de s'adresser à des hommes et non à des enfants, et
j'accompagnai ces paroles de tant d'invectives et de menaces,
qu'aujourd'hui encore je m'étonne que mon frère ne m'ait pas
répondu un seul mot. Il continua ses relations avec le reste de la
famille; quant à moi, je ne voulus plus le voir, je nourrissais une
haine amère contre les prêtres, les églises, les couvents, et surtout
contre les Jésuites, dont le nom seul provoquait ma fureur. Heureusement
que mon frère quitta Strasbourg; c'était tout ce que je désirais. Il
fut appelé à Paris, à Notre-Dame-des-Victoires, où il ne cesserait,
disait-il, en nous faisant ses adieux, de prier pour la conversion de
ses frères et sœurs. Son départ me soulagea d'un grand poids; je
cédai même aux instances de ma famille à l'occasion de mes
fiançailles en lui écrivant quelques mots d'excuses. Il me répondit
avec amitié, me recommandant ses pauvres, auxquels je ris en effet
parvenir une petite somme. Après
cette espèce de raccommodement, je n'eus plus aucun rapport avec
Théodore, et je ne pensai plus à lui, je l'oubliai... tandis que lui,
il priait pour moi ! Je
dois consigner ici une certaine révolution qui s'opéra dans mes idées
religieuses à l'époque de mes fiançailles. Je l'ai dit, je ne croyais
à rien; et dans cette entière nullité, dans cette négation de toute
foi, je me trouvais parfaitement en harmonie avec mes amis catholiques
ou protestants; mais la vue de ma fiancée éveillait en moi je ne sais
quel sentiment de dignité humaine; je commençais à croire à
l'immortalité de l'âme; bien plus, je me mis instinctivement à prier
Dieu; je le remerciais de mon bonheur, et pourtant je n'étais pas
heureux... Je ne pouvais me rendre compte de mes sentiments; je
regardais ma fiancée comme mon bon ange; je le lui disais souvent; et,
en effet, sa pensée élevait mon cœur vers un Dieu que je ne
connaissais pas, que je n'avais jamais invoqué. On
jugea convenable, à cause de l'âge trop tendre de ma fiancée, de
retarder le mariage. Elle avait seize ans. Je dus faire un voyage
d'agrément en attendant l'heure de notre union. Je ne savais de quel
côté diriger mes courses; une de mes sœurs, établie à Paris, me
voulait près d'elle; un excellent ami m'appelait en Espagne. Je
résistai aux instances de plusieurs autres, qui me communiquaient de
séduisants projets. Je m'arrêtai enfin à la pensée d'aller droit à
Naples, de passer l'hiver à Malte afin d'y fortifier ma santé
délicate, et de revenir ensuite par l'Orient; je pris même des lettres
pour Constantinople, et partis vers la fin de novembre 1841. Je devais
être de retour au commencement de l'été suivant. Oh
! que mon départ fut triste ! Je laissais là une fiancée bien-aimée,
un oncle qui ne s'épanouissait qu'avec moi, des sœurs, des frères,
des nièces, dont la société faisait mes plus chères délices; je
laissais encore ces écoles de travail, ces pauvres Israélites dont je
m'occupais si activement, et enfin des amis nombreux qui m'aimaient, des
amis d'enfance que je ne pouvais quitter sans verser des larmes, car je
les aimais et je les aime encore !... Partir
seul et pour un long voyage ! Cette pensée me jetait dans une profonde
mélancolie. « Mais, me disais-je, Dieu m'enverra peut-être un ami sur
ma route ! » Je
me rappelle deux singularités qui signalèrent les derniers jours qui
précédèrent mon départ; et aujourd'hui ces souvenirs me frappent
vivement. Je voulus, avant de me mettre en voyage, donner ma signature
à un grand nombre de quittances concernant la Société
d'encouragement au travail... Je les datais d'avance le 15 janvier, et
à force d'écrire cette date sur une foule de pièces, je me fatiguais,
et je me disais en posant ma plume : « Dieu sait où je me trouverai le
15 janvier, et si ce jour ne sera pas le jour de ma mort !
Ce jour-là je me trouvai à Rome, et ce jour sera pour moi
l'aurore d'une nouvelle vie ! Une
autre circonstance intéressante fut la réunion de plusieurs
Israélites notables qui s'assemblèrent pour aviser aux moyens de
réformer le culte judaïque et
de le mettre en harmonie avec l'esprit du siècle. Je me rendis à cette
assemblée, où chacun donna son avis sur les perfectionnements
projetés. Il y avait autant d'avis que d'individus; on discuta
beaucoup, on mit en question toutes les convenances de l'homme, toutes
les exigences du temps, toutes les dictées de l'opinion, toutes les
idées de la civilisation; on fit valoir toute espèce de
considération; on n'en oublia qu'une seule, la loi de Dieu. De
celle-là, il ne fut pas question; je ne sache même pas que le nom de
Dieu ait été prononcé une seule fois, pas plus que le nom de Moise,
ni le nom de la Bible. Mon
avis à moi était qu'on laissât tomber toutes les formes religieuses,
sans recourir ni aux livres, ni aux hommes et que chacun en particulier,
comme tous ensemble, pratiquerait sa croyance à la façon qu'il
l'entendrait. Cet avis prouve ma haute sagesse en fait de religion;
j'étais dans le progrès, comme vous voyez. On se sépara sans rien
faire. Un
Israélite, plus sensé que moi, avait dit cette parole remarquable que
je rapporte textuellement : «
Il faut nous hâter de sortir de ce vieux temple, dont les débris
craquent de toutes parts, si nous ne voulons pas être bientôt
ensevelis sous ses ruines. » Paroles pleines de vérités, que
chaque Israélite répète aujourd'hui tout bas. Mais, hélas ! il y a
dix-huit siècles qu'ils sont sortis de leur vieux temple, et ils
n'entrent point dans le temple nouveau dont les portes sont ouvertes
devant eux. Je
partis enfin. En sortant de Strasbourg, je pleurais beaucoup, j'étais
agité d'une foule de craintes, de mille étranges pressentiments.
Arrivé au premier relais, des cris de joie entremêlés de musique en
plein vent me tirèrent de mes rêveries. C'était une noce de village
qui était sortie joyeuse et bruyante de l'église au son des flûtes et
des violons rustiques, les gens de la noce entourèrent ma voiture comme
pour m'inviter à prendre part à leur joie. « Bientôt ce sera mon
tour ! » m'écriai-je. Et cette pensée ranima toute ma gaieté. Je
m'arrêtai quelques jours à Marseille, où mes parents et mes amis me
reçurent avec fête. Je ne pus presque point m'arracher à cette
élégante hospitalité. Il en coûte, en effet, de quitter les rives de
France, quand on laisse derrière soi toute une vie d'affection et
d'aimables souvenirs. Outre les chaînes qui m'arrêtaient à ces
rivages, la mer elle-même semblait ne point vouloir me livrer passage;
elle soulevait des montagnes pour me barrer le chemin; mais ces
montagnes s'abaissèrent devant la vapeur qui me transporta à Naples.
Je pus jouir bientôt du spectacle de l'immensité qui se déployait sur
ma tête; mais ce qui me frappait plus que le ciel et la mer, c'était
l'homme, faible créature qui brave les dangers et maîtrise !es
éléments. Mon orgueil, en ce moment, s'élevait plus haut que les
vagues de la mer, et formait de nouvelles montagnes plus tenaces et
moins flexibles que les flots qui nous battaient. Le
navire, avant d'arriver à Naples, fit une balte à Civita-Vecchia. Au
moment d'entrer au port, le canon du fort tonnait avec force. Je
m'informai avec une maligne curiosité du motif de ce bruit de guerre
sur les terres pacifiques du pape. On me répondit : « C'est la fête
de la Conception de Marie. » Je haussai les épaules sans vouloir
débarquer. Le
lendemain, à la lumière d'un soleil magnifique qui étincelait sur la
fumée du Vésuve, nous abordâmes à Naples. Jamais aucune scène de la
nature ne m'avait plus virement ébloui; je contemplais alors avec
avidité les brillantes images que !es artistes et les poètes m'avaient
données du ciel. Je
passai un mois à Naples pour tout voir et tout écrire; j'écrivis
surtout contre la religion et les prêtres qui, dans cet heureux pays,
me semblaient tout à fait déplacés. Oh ! que de blasphèmes dans mon
journal ! Si j'en parle ici, c'est pour faire connaître la noirceur de
mon esprit. J'écrivis à Strasbourg que j 'avais bu sur le Vésuve du lacryma
christi à la santé de l'abbé Ratisbonne, et que de telles larmes
me faisaient du bien à moi-même. Je n'ose transcrire les horribles
jeux de mots que je me permis en cette circonstance. Ma fiancée me
demanda si j'étais de l'avis de ceux qui disent :
Voir Naples et mourir. Je lui répondis : Non; mais voir Naples
et vivre; vivre pour la voir encore. Telles étaient mes dispositions. Je
n'avais aucune envie d'aller à Rome, bien que deux amis de ma famille,
que je voyais souvent, m'y engageassent vivement :
c'était M. Coulmann, protestant, ancien député de
Strasbourg, et M. le baron de Rothschild, dont la famille à Naples me
prodiguait toute espèce de prévenances et d'agréments. Je ne pus
céder à leurs conseils... Ma fiancée désirait que
j'allasse droit à Malte, et elle m'envoya un ordre de mon
médecin qui me recommandait d'y passer l'hiver en me défendant
positivement d'aller à Rome à cause des fièvres malignes qui,
disait-il, y régnaient. Il
y avait là plus de motifs qu'il n'en fallait pour me détourner du
voyage de Rome, si ce voyage s'était trouvé sur mon itinéraire. Je
pensais y aller à mon retour, et je pris ma place à bord du Mongibello
pour me rendre en Sicile. Un ami m'accompagna sur le bateau et me
promit de revenir au moment du départ pour me dire adieu. Il vint, mais
ne me trouva point au rendez-vous. Si jamais M. de Rèchecourt apprend
le motif qui m'y a fait manquer, il s'expliquera mon impolitesse, et la
pardonnera sans aucun doute. M.
Coulmann m'avait mis en rapport avec un aimable et digne homme qui
devait faire comme moi le voyage de Malte; j'étais heureux de cette
rencontre, et je me disais : «
Ah ! voilà l'ami que le ciel m'a envoyé ! » Cependant,
le bateau n'était pas encore parti le premier jour de l'an. Ce jour
s'annonçait pour moi sous les plus tristes conditions. J'étais seul à
Naples sans recevoir les vœux de personne, sans que j'eusse personne à
serrer dans mes bras; je pensais ma famille, aux souhaits et aux fêtes
qui entourent à pareille époque mon bon oncle; je versais des larmes,
et la gaieté des Napolitains augmentait ma tristesse. Je sortis pour me
distraire, en suivant machinalement le flot de la foule. J'arrivai sur
la place du Palais et me trouvai, je ne sais comment, à la porte d'une
église. J'y entre. On y disait la messe, je crois. Quoi qu'il en soit,
je me tins là, debout, appuyé contre une colonne, et mon cœur
semblait s'ouvrir et aspirer une atmosphère inconnue; je priais à ma
manière sans m'occuper de ce qui se passait autour de moi; je priais
pour ma fiancée, pour mon oncle, pour mon père défunt. Pour la bonne
mère dont j'ai été privé si jeune, pour tous ceux qui m'étaient
chers, et je demandais à Dieu quelques inspirations qui pussent me
guider dans mes projets d'améliorer le sort des Juifs, pensée qui me
poursuivait sans cesse. Ma
tristesse s'en était allée comme un noir nuage que le vent dissipe et
chasse au loin; et tout mon intérieur, inondé d'un calme inexprimable,
ressentait une consolation semblable à celle que j'aurais éprouvée si
une voix m'avait dit : Ta
prière est exaucée ! Oh ! oui, elle était exaucée au centuple et
au-delà de toutes prévisions, puisque le dernier jour du même mois,
je devais recevoir solennellement
le baptême dans une église de Rome !
Mais comment suis-je allé à Rome ? Je ne puis le dire, je ne
puis l'expliquer à moi-même. Je crois que je me suis trompé de
chemin; car au lieu de me rendre au bureau des places de Palerme, vers
lequel je me dirigeais, je suis arrivé au bureau des diligences de
Rome. J'y suis entré et je pris ma place. Je fis dire à M. Vigne,
l'ami qui devait m'accompagner à Malte, que je n'avais pu résister
à faire une courte excursion à Rome, et que je serais positivement de
retour à Naples pour en repartir le 20
janvier. J'eus tort de m'engager; car c'est Dieu qui dispose, et
cette date du 20 janvier devait marquer autrement dans ma vie. Je
quittai Naples le 5, et j'arrivai à Rome le 6, jour des Rois. Mon
compagnon de voyage était un Anglais, nommé Marshall, dont la
conversation originale m'amusa beaucoup en chemin. Rome
ne me fit point, au premier abord, l'impression que j'espérais.
J'avais d'ailleurs si peu de jours à donner à cette excursion
improvisée, que je me hâtais de dévorer en quelque sorte toutes les
ruines anciennes et modernes que la ville offre à l'avidité d'un
touriste. Je les entassais pêle-mêle dans mon
imagination et sur mon journal. Je visitais avec une monotone
admiration les galeries, les cirques, les églises, les catacombes, les
innombrables magnificences de Rome. J'étais accompagné le plus souvent
de mon anglais et d'un valet de place : je ne sais à quelle religion
ils appartenaient, car ni l'un ni !'autre ne se déclarèrent chrétiens
dans les églises; et si je ne me trompe, je m'y conduisais avec plus de
respect que les deux autres. Le
8 janvier, au milieu de mes courses, j'entends une voix qui m'appelle
dans la rue; c'était un ami d'enfance, Gustave de Bussières. J'étais
heureux de cette rencontre, car mon isolement me pesait. Nous allâmes
dîner chez le père de mon ami, et, dans cette douce société,
j'éprouvai quelque chose de cette joie qu'on ressent sur une terre
étrangère, en retrouvant les vivants souvenirs du pays natal. Quand
j'entrai dans le salon, M. Théodore de Bussières, le fils aîné de
cette honorable famille, le quittait. Je ne connaissais point
personnellement le baron Théodore, mais je savais qu'il était l'ami de
mon frère, son homonyme : je savais qu'il avait abandonné le
protestantisme pour se faire catholique; c'en était assez pour
m'inspirer une profonde antipathie. Il me semblait qu'il éprouvait à
mon égard le même sentiment. Cependant, comme M. Théodore de
Bussières s'était fait connaître par ses voyages en Orient et en
Sicile, qu'il a publiés, j'étais bien aise, avant d'entreprendre les
mêmes courses, de lui demander quelques indications; et, soit par ce
motif, soit par simple politesse, je lui exprimai mon intention de lui
faire ma visite. Il me fit une réponse de bon goût, et ajouta qu'il
venait de recevoir des lettres de l'abbé Ratisbonne, et qu'il
m'indiquerait la nouvelle adresse de mon frère. « Je la recevrai
volontiers, lui dis-je, quoique je n'en use point. » Nous
en demeurâmes là et, en me séparant de lui, je murmurais en moi-même
de la nécessité où je m'étais engagé de faire une visite inutile et
de perdre un temps dont j'étais avare.
Je continuai à courir dans Rome tout le long du jour, sauf deux
heures que je passais le matin avec Gustave, et le repos que je prenais
le soir au théâtre ou en soirée. Mes entretiens avec Gustave étaient
animés; car, entre deux camarades de pension, les moindres souvenirs
fournissent d'intarissables sujets de rire et de causeries. Mais il
était zélé protestant et enthousiaste comme le sont les piétistes
d'Alsace. Il me vantait la supériorité de sa secte sur toutes les
autres sectes chrétiennes, et cherchait à me convertir, ce qui
m'amusait beaucoup; car je croyais que !es catholiques seuls avaient la
manie du prosélytisme. Je ripostais ordinairement par des
plaisanteries; mais une fois, pour le consoler de ses vaines tentatives,
je lui promis que si jamais l'envie me prenait de me convertir, je me
ferais piétiste. Je lui en donnai l'assurance, et, à son tour, il me
fit une promesse, celle de venir assister aux fêtes de mon mariage, au
mois d'août. Ses instances pour me retenir à Rome furent inutiles.
D'autres amis, MM. Edmond Humann et Alfred Lotzheck, s'étaient joints
à lui pour me déterminer à passer le carnaval à Rome. Mais je ne pus
m'y décider; je craignais de déplaire à ma fiancée, et M. Vigne
m'attendait à Naples, d'où nous devions partir le 20 janvier. Je
mis donc à profit les dernières heures de mon séjour à Rome, pour
achever mes courses. Je me rendis au Capitole et visitai l'église d'Aracoeli. L'aspect imposant de cette église, les chants solennels
qui retentissaient dans sa vaste enceinte et les souvenirs historiques
éveillés en moi par le sol même que je foulais aux pieds, toutes ces
choses firent sur moi une impression profonde. J'étais ému,
pénétré, transporté, et mon valet de place, s'apercevant de mon
trouble me dit, en me regardant froidement, que plus d'une fois il avait
remarqué cette émotion dans les étrangers qui visitent l'Aracoeli.
En
descendant du Capitole, mon cicérone me fit traverser le Ghetto (quartier des Juifs). Là, je ressentis une émotion toute
différente, c'était de la pitié et de !'indignation. Quoi ! me
disais-je à la vue de ce spectacle de misère, est-ce donc là cette
charité de Rome qu'on proclame si haut ! je frissonnais d'horreur, et
je me demandais si, pour avoir tué un seul homme il y a dix-huit
siècles, un peuple tout enfler méritait un traitement si barbare et
des préventions si interminables !... Hélas ! je ne connaissais pas
alors ce seul homme ! et j'ignorais le cri sanguinaire que ce peuple
avait poussé... cri que je n'ose répéter ici et que je ne veux pas
redire. J'aime mieux me rappeler cet autre cri exhalé sur la croix :
– Pardonnez-leur, Ô mon Dieu!
car ils ne savent ce qu'ils font ! Je
rendis compte à ma famille de ce que j'avais vu et ressenti. Je me
souviens d'avoir écrit que j'aimais mieux être parmi les opprimés que
dans le camp des oppresseurs. Je retournai au Capitole, où l'on se
donnait beaucoup de mouvement à
1 'Aracoeli, pour une cérémonie du lendemain. Je m'enquis du but
de tant de préparatifs. On me répondit qu'on disposait la
cérémonie du baptême de deux Juifs, MM. Constantini, d'Ancône. Je
ne saurais exprimer l'indignation qui me saisit à ces paroles; et quand
mon guide me demanda si je voulais y assister : « Moi ! m'écriai-je,
moi ! assister à de pareilles infamies ! Non, non : je ne pourrais
m'empêcher de me précipiter sur les baptisants et sur les baptisés !
» Je
dois dire, sans crainte d'exagérer, que jamais de ma vie je n'avais
été plus aigri contre le christianisme que depuis la vue du Ghetto. Je ne tarissais point en moqueries et en blasphèmes.
Cependant j'avais des visites de congé à faire et celle du baron de
Bussières me revenait toujours à l'esprit, comme une malencontreuse
obligation que je m'étais gratuitement imposée. Très heureusement je
n'avais pas demandé son adresse, et cette circonstance me paraissait
déterminante. J'étais enchanté d'avoir une excuse pour ne point
effectuer ma promesse. C'était
le 15, et j'allai retenir ma place aux voitures de Naples; mon départ
est arrêté pour le 17 à trois heures du matin. Il me restait deux
jours, je les employai à de nouvelles courses. Mais en sortant d'un
magasin de librairie où j'avais vu quelques ouvrages sur
Constantinople, je rencontre, au Corso, un domestique de M. de
Bussières père; il me salue et m'aborde. Je lui demande l'adresse de
M. Théodore de Bussières; il me répond avec l'accent alsacien :
Piazza Nicosia, n° 38. Il
me fallut donc, bon gré, mal gré, faire cette visite, et cependant, je
résistai vingt fois encore. Enfin je me décide en traçant un p. p. c.
sur ma carte. Je cherchais
cette place Nicosia et, après bien des détours et circuits, j'arrive
au n° 38. C'était précisément la porte à côté du bureau des
diligences où j'avais pris ma place le même jour. J'avais fait bien du
chemin pour arriver au point d'où j'étais parti; itinéraire de plus
d'une existence humaine ! Mais du même point où je me retrouvais
alors, j'allais repartir encore une fois pour faire un tout autre chemin
! Mon
entrée chez M. de Bussières me causa de l'humeur; car le domestique,
au lieu de prendre ma carte que je tenais en main, m'annonça et
m'introduisit au salon. Je déguisai ma contrariété, tant bien que
mal, sous les formes du sourire, et j'allai m'asseoir auprès de Mme la
baronne de Bussières, qui se trouvait entourée de ses deux petites
filles, gracieuses et douces, comme les anges de Raphaël. La
conversation, d'abord vague et légère, ne tarda point à se colorer
de toute la passion avec laquelle je racontai mes impressions de Rome... Je
regardais le baron de Bussières comme un dévot, dans le sens
malveillant qu'on donne à ce terme, et j'étais fort aise d'avoir
l'occasion de le tympaniser à propos de l'état des Juifs romains. Cela
me soulageait; mais ces griefs placèrent la conversation sur le terrain
religieux. M. de Bussières me parla des grandeurs du catholicisme; je
répondis par des ironies et des imputations que j'avais lues ou
entendues si souvent; encore imposai-je un frein à ma verve impie, par
respect pour Mme de Bussières et pour la foi des jeunes enfants qui
jouaient à côté de nous. « Enfin, me dit M. de Bussières, puisque
vous détestez la superstition et que vous professez des doctrines si
libérales, puisque vous êtes un esprit fort si éclairé, auriez-vous
le courage de vous soumettre à une épreuve bien innocente ? –
Quelle épreuve ? – Ce serait de porter sur vous un objet que je vais
vous donner... Voici ! c'est une médaille de la Sainte Vierge. Cela
vous paraît bien ridicule, n'est-ce pas ? Mais quant à moi, j'attache
une grande valeur à cette médaille. » La
proposition, je l'avoue, m'étonna par sa puérile singularité Je ne
m'attendais pas à cette chute. Mon premier mouvement était de rire en
haussant les épaules; mais la pensée me vint que cette scène
fournirait un délicieux chapitre à mes impressions de voyage, et je
consentis à prendre la médaille comme une pièce de conviction que
j'offrirais à ma fiancée. Aussitôt dit et aussitôt fait. On me passe
la médaille au cou, non sans peine, car le nœud était trop court et
le cordon ne passait pas. Enfin, à force de tirer, j'avais la médaille
sur ma poitrine, et je m'écriais avec un éclat de rire : « Ah ! ah !
me voilà catholique, apostolique et romain ! »
C'était le démon qui prophétisait par ma bouche. M. de
Bussières triomphait naïvement de sa victoire, et voulut en
remporter tous les avantages. Maintenant,
me dit-il, il faut compléter l'épreuve. Il s'agit de réciter matin et
soir le Memorare, prière
très courte et très efficace, que saint Bernard adressa à la Vierge
Marie. – Qu'est-ce que votre Memorare
? m'écriai-je; laissons ces sottises! Car en ce moment je sentais
toute mon animosité se renouveler en moi. Le nom de saint Bernard me
rappelait mon frère qui avait écrit l'histoire de ce saint, ouvrage
que je n'avais jamais voulu lire; et ce souvenir réveillait à son tour
tous mes ressentiments contre le prosélytisme, et le jésuitisme, et
ceux que j'appelais tartufes et apostats. Je
priai donc M. de Bussières d'en rester là; et, tout en me moquant de
lui, je regrettais de n'avoir pas moi-même une prière hébraïque à
lui offrir pour que la partie fût égale : mais je n'en avais point et
n'en connaissais point. Cependant
mon interlocuteur insista : il me dit qu'en refusant de réciter cette
courte prière je rendais l'épreuve nulle, et que je prouvais par cela
même la réalité de l'obstination volontaire qu'on reproche aux Juifs.
Je ne voulus point attacher trop d'importance à la chose, et je dis :
« Soit !je vous promets de réciter cette prière; si elle ne me fait
pas de bien, du moins ne me fera-t-elle pas de mal ! » Et M. de
Bussières alla la chercher en m'invitant à la copier. J'y consentis,
à la condition, lui répondis-je, « que je vous remettrai ma copie
et garderai votre original ». Ma pensée était d'enrichir mes notes de
cette nouvelle pièce justificative. Nous
étions donc parfaitement satisfaits l'un et l'autre; notre causerie, en
définitive, m'avait paru bizarre, et elle m'amusa. Nous nous
séparâmes, et j'allai passer la soirée au spectacle, où j'oubliai et
la médaille et le Memorare. Mais
en rentrant chez moi, je trouvai un billet de M. de Bussières, qui
était venu rendre ma visite, et m'invitait à le revoir avant mon
départ. J'avais à lui restituer son Memorare,
et devant partir le lendemain, je fis mes malles et mes
préparatifs; puis je me mis à copier la prière, qui était conçue
en ces propres termes : « Souvenez-vous, Ô très pieuse Vierge Marie,
qu'on n'a jamais ouï dire qu'aucun de ceux qui ont eu recours à votre
protection, imploré votre secours et demandé votre suffrage, ait été
abandonné. Plein d'une pareille confiance, je viens, Ô vierge des
Vierges, me jeter entre vos bras, et, gémissant sous le poids de mes
péchés, je me prosterne à vos pieds. Ô Mère du Verbe, ne dédaignez
pas mes prières, mais écoutez-les favorablement et daignez les
exaucer. » J'avais
copié machinalement ces paroles de saint Bernard, sans presque aucune
attention. J'étais fatigué; l'heure était avancée, et j'avais
besoin de prendre du repos. Le
lendemain, 1er janvier,
je fis signer mon passeport et achevai les dispositions du départ;
mais, chemin faisant, je redisais sans cesse les paroles du Memorare. Comment donc, ô mon Dieu! ces paroles s'étaient-elles
si vivement, si intimement emparées de mon esprit ? Je ne
pouvais m'en défendre; elles me revenaient sans cesse : je les
répétais continuellement, comme ces airs de musique qui vous
poursuivent et vous impatientent, et qu'on fredonne malgré soi, quelque
effort qu'on fasse. Vers
onze heures, je me rendis chez M. de Bussières pour lui rapporter son
inextricable prière. Je lui parlai de mon voyage d'Orient, et il me
fournit d'excellents renseignements. «
Mais, s'écria-t-il tout à coup, il est étrange que vous quittiez Rome
dans un moment où tout le monde vient assister aux pompes de
Saint-Pierre ! Peut-être ne reviendrez-vous jamais, et vous regretterez
d'avoir manqué une occasion que tant d'autres viennent chercher avec
une si avide curiosité. » Je
lui répondis que j'avais pris et payé ma place; que déjà j'en avais
donné avis à ma famille; que des lettres m'attendaient à Palerme;
qu'enfin il était trop tard pour changer mes dispositions, et que,
décidément, je partirais. Ce
colloque fut interrompu par l'arrivée du facteur, qui apportait à M.
de Bussières une lettre de l'abbé Ratisbonne. Il m'en donna
connaissance; je la lus mais sans aucun intérêt, car il n'était
question dans cette lettre que d'un ouvrage religieux que M. de
Bussières faisait imprimer à Paris. Mon frère ignorait d'ailleurs que
je fusse à Rome. Cet épisode inattendu devait abréger ma visite, car
je fuyais même le souvenir de mon frère. Cependant,
par une influence incompréhensible, je me décidai à prolonger mon
séjour à Rome. J'accordais aux instances d'un homme que je
connaissais à peine ce que j'avais obstinément refusé à mes amis et
à mes camarades les plus intimes. Quelle
était donc, ô mon Dieu ! cette impulsion irrésistible qui me faisait
faire ce que je ne voulais pas ? N'était-ce pas la même qui, de
Strasbourg, me poussait en Italie, malgré les invitations de Valence et
de Paris? La même qui, de Naples, me poussait à Rome, malgré ma
détermination d'aller en Sicile ? La même qui, à Rome, à l'heure de
mon départ, me força de faire la visite qui me répugnait, tandis
que je ne trouvais plus le temps de faire aucune de celles que j'aimais?
Ô conduite providentielle ! Il y a donc une mystérieuse influence qui
accompagne l'homme sur la route de vie? J'avais reçu à ma naissance le
nom de Tobie avec celui d'Alphonse J'oubliai mon premier nom; mais
l'ange invisible ne l'oublia point. C'était là le véritable ami que
le ciel m'avait envoyé; mais je ne le connaissais pas. Hélas ! il y a
tant de Tobies dans le monde qui ne connaissent point ce guide céleste
et qui résistent à sa voix ! Mon
intention n'était pas de passer le carnaval à Rome; mais je voulais
voir le pape; et M. de Bussières m'avait assuré que je le verrais au
premier jour à Saint-Pierre. Nous allâmes faire quelques courses
ensemble. Nos conversations avaient pour objet tout ce qui frappait nos
regards : tantôt un monument, tantôt un tableau, tantôt les mœurs
du pays, et à ces divers sujets se mêlèrent toujours les questions
religieuses. M. de Bussières les amenait si naïvement, y insistait
avec une ardeur si vive, que plus d'une fois dans le secret de ma
pensée, je me disais que si quelque chose pouvait éloigner un homme de
la religion, c'était l'insistance même qu'on mettait à le convertir.
Ma gaieté naturelle me portait à rire des choses les plus graves, et
aux étincelles de mes plaisanteries se joignait le feu infernal des
blasphèmes auxquels je n'ose plus penser aujourd'hui, tellement j'en
suis effrayé. Et
cependant M. de Bussières, tout en m'exprimant sa douleur, demeurait
calme et indulgent. Il me dit même une fois : « Malgré vos
emportements, j'ai la conviction qu'un jour vous serez chrétien, car il
y a en vous un fonds de droiture qui me rassure et me persuade que
vous serez éclairé, dût pour cela le Seigneur vous envoyer un ange du
ciel. – « A la bonne
heure, lui répondis-je, car autrement la chose serait difficile. » En
passant devant la Scala Santa, M.
de Bussières se prit d'enthousiasme. Il se leva dans sa voiture, et se
découvrant la tête, il s'écria avec feu : « Salut, Saint Escalier !
voici un pécheur qui vous montera un jour à genoux ! » Exprimer
ce que produisit sur moi ce mouvement inattendu, cet honneur
extraordinaire rendu à un escalier,
serait chose impossible. J'en riais comme d'une action tout à fait
insensée; et quand plus tard nous traversâmes la délicieuse villa
Wolkonski, dont les jardins éternellement fleuris sont
entrecoupés par les aqueducs de Néron, j'élevai la voix à mon tour,
et je m'écriai en parodiant la première exclamation : « Salut, vraies
merveilles de Dieu ! c'est devant vous qu'il faut se prosterner, et non
pas devant un escalier ! » Ces
promenades en voiture se renouvelèrent les deux jours suivants, et
durèrent une ou deux heures. Le mercredi 19, je vis encore M. de
Bussières, mais il semblait triste et abattu. Je me retirai, par
discrétion, sans lui demander la cause de son chagrin. Je ne l'appris
que le lendemain à midi, dans l'église Saint-André-des-Frères. Je
devais partir le 22, car j'avais de nouveau retenu ma place pour
Naples. Les préoccupations de M. de Bussières avaient diminué son
ardeur prosélytique, et je pensais qu'il avait oublié sa médaille
miraculeuse, tandis que, moi, je murmurais toujours avec une
inconcevable impatience l'invocation perpétuelle de saint Bernard. Cependant,
au milieu de la nuit du 19 au 20, je me réveillai en sursaut : je
voyais fixe devant moi une grande croix noire d'une forme particulière
et sans Christ. Je fis des efforts pour chasser cette image, mais je ne
pouvais l'éviter, et je la retrouvais toujours devant moi, de quelque
côté que je me tournasse. Je ne pourrais dire combien de temps dura
cette lutte. Je me rendormis; et le lendemain, à mon réveil, je n'y
pensai plus. J'avais
à écrire plusieurs lettres, et je me rappelle que l'une d'elles,
adressée à la jeune sœur de ma fiancée, se terminait par ces mots : que Dieu vous garde !... Depuis, j'ai reçu une lettre de ma
fiancée, sous la même date du 20 janvier, et, par une singulière
coïncidence, cette lettre finissait par les mêmes mots : que
Dieu vous garde !... Ce jour-là était, en effet, sous la garde de
Dieu. Toutefois,
si quelqu'un m'avait dit dans la matinée de ce jour : « Tu t'es levé juif et tu te coucheras chrétien » si quelqu'un
m'avait dit cela, je l'aurais regardé comme le plus fou des hommes. Le
jeudi 20 janvier, après avoir déjeuné à l'hôtel et porté moi-même
mes lettres à la poste, j'allai chez. mon ami Gustave, le piétiste,
qui était revenu de la chasse, excursion qui l'avait éloigné pendant
quelques jours. Il était fort étonné de me retrouver à Rome. Je lui
en expliquai le motif : c'était l'envie de voir le pape. « Mais je
partirai sans le voir, lui dis-je; car il n'a pas assisté aux
cérémonies de la Chaire de saint Pierre, où l'on m'avait fait
espérer qu'il se trouverait. » Gustave
me consola ironiquement en me parlant d'une autre cérémonie tout à
fait curieuse, qui devait avoir lieu, je crois, à Sainte-Marie-Majeure.
Il s'agissait de la bénédiction des animaux. Et sur cela, assauts de
calembours et de quolibets tels qu'on peut se les figurer entre un juif
et un protestant. Nous
nous séparâmes vers onze heures, après nous être donné rendez-vous
au lendemain : car nous devions aller examiner ensemble un tableau
qu'avait fait notre compatriote, le baron de Lotzbeck. Je me rendis dans
un café, sur la place d'Espagne, pour y parcourir les journaux, et je
m'y trouvais à peine, quand M. Edmond Humann, le fils du ministre des
finances, vint se placer à côté de moi, et nous causâmes très
joyeusement sur Paris, les arts et la politique. Bientôt un autre
m'aborde, c'était un protestant, M. Alfred de Lotzbeck, avec lequel
j'eus une conversation plus futile encore. Nous parlâmes de chasse, de
plaisirs, des réjouissances du carnaval, de la soirée brillante
qu'avait donnée, la veille, le duc de Torlonia. Les fêtes de mon
mariage ne pouvaient être oubliées, j'y invitai M. de Lotzbeck, qui me
promit positivement d'y assister. Si
en ce moment (car il était midi), un troisième interlocuteur s'était
approché de moi, et m'avait dit : « Alphonse, dans un quart d'heure tu
adoreras Jésus-Christ, ton Dieu et ton Sauveur, et tu seras prosterné
dans une pauvre église, et tu te frapperas la poitrine aux pieds d'un
prêtre, dans un couvent de Jésuites où tu passeras le carnaval pour
te préparer au baptême, prêt à t'immoler pour la foi catholique; et
tu renonceras au monde, à ses pompes, à ses plaisirs, à ta fortune,
à tes espérances, à ton avenir; et, s'il le faut, tu renonceras
encore à ta fiancée, à l'affection de ta famille, à l'estime de tes
amis, à l'attachement des Juifs et tu n'aspireras plus qu'à suivra
Jésus-Christ et à porter sa croix jusqu'à la mort !... » Je dis que
si quelque prophète m'avait fait une semblable prédiction, je n'aurais
jugé qu'un seul homme plus insensé que lui : c'eût été l'homme qui
aurait cru à la possibilité d'une telle folie! Et
cependant, c'est cette folie qui fait aujourd'hui ma sagesse et mon
bonheur. En
sortant du café, je rencontre la voiture de M. Théodore de Bussières.
Elle s'arrête, et je suis invité à y monter pour une partie de
promenade. Le temps était magnifique, et j'acceptai avec plaisir. Mais
M. de Bussières me demanda la permission de s'arrêter quelques minutes
à l'église Saint-André-des-Frères, qui se trouvait presque à côté
de nous, pour une commission qu'il avait à remplir; il me proposa de
l'attendre dans la voiture; je préférai sortir pour voir cette
église. On y faisait des préparatifs funéraires, et je m'informai
du nom du défunt qui devait y recevoir les derniers honneurs. M. de
Bussières me répondit : « C'est un de mes amis, le comte de
Laferronays; sa mort subite, ajouta-t-il, est la cause de cette
tristesse que vous avez dû remarquer en moi depuis deux jours. » Je
ne connaissais pas M. de Laferronays; je ne l'avais jamais vu, et je
n'éprouvais d'autre impression que celle d'une peine assez vague que
l'on ressent toujours à la nouvelle d'une mort subite. M. de Bussières
me quitta pour aller retenir une tribune destinée à la famille du
défunt. « Ne vous impatientez pas, me dit-il, en montant au cloître,
ce sera l'affaire de deux minutes... » L'église
de Saint-André est petite, pauvre et déserte; je crois y avoir été
à peu près seul; aucun objet d'art n'y attirait mon attention. Je
promenai machinalement mes regards autour de moi, sans m'arrêter à
aucune pensée; je me souviens seulement d'un chien noir qui sautait et
bondissait devant mes pas... Bientôt ce chien disparut, l'église tout
entière disparut, je ne vis plus rien... ou plutôt, ô mon Dieu ! je
vis une seule chose ! Comment
serait-il possible d'en parler? Oh ! non, la parole humaine ne doit
point essayer d'exprimer ce qui est inexprimable; toute description,
quelque sublime qu'elle puisse être, ne serait qu'une profanation de
l'ineffable vérité. J'étais là, prosterné, baigné dans mes larmes,
le cœur hors de moi-même, quand M. de Bussières me rappela à la vie. Je
ne pouvais répondre à ses questions précipitées; mais enfin je
saisis la médaille que j'avais laissée sur ma poitrine; je baisai avec
effusion l'image de la Vierge rayonnante de grâce... Oh ! c'était bien
elle ! Je
ne savais où j'étais; je ne savais si j'étais Alphonse ou un autre;
j'éprouvais un si total changement, que je me croyais un autre
moi-même... Je cherchais à me retrouver et je ne me retrouvais
pas... La joie la plus ardente éclata au fond de mon âme; je ne pus
parler; je ne voulus rien révéler; je sentais en moi quelque chose de
solennel et de sacré qui me fit demander un prêtre... On m'y
conduisit, et ce n'est qu'après en avoir reçu l'ordre positif, que je
parlai selon qu'il m'était possible, à genoux et le cœur tremblant. Mes
premiers mots furent des paroles de reconnaissance pour M. de
Laferronays et pour l'Archiconfrérie de Notre-Dame-des-Victoires. Je
savais d'une manière certaine que M. de Laferronays avait prié pour
mois; mais je ne saurais dire comment je l'ai su, pas plus que je ne
pourrais rendre compte des vérités dont j'avais acquis la foi et la
connaissance. Tout ce que je puis dire, c'est qu'au moment du geste, le
bandeau tomba de mes yeux; non pas un seul bandeau, mais toute la
multitude de bandeaux qui m'avaient enveloppé disparurent
successivement et rapidement, comme la neige et la boue et la glace sous
l'action d'un brûlant soleil. Je
sortais d'un tombeau, d'un abîme de ténèbres, et j'étais vivant,
parfaitement vivant... Mais je pleurais ! je voyais au fond de l'abîme
les misères extrêmes d'où j'avais été tiré par une miséricorde
infinie; je frissonnais à la vue de toutes mes iniquités, et j'étais
stupéfait, attendri, écrasé d'admiration et de reconnaissance... Je
pensais à mon frère avec une indicible joie; mais à mes larmes
d'amour se mêlèrent des larmes de pitié. Hélas ! tant d'hommes
descendent tranquillement dans cet abîme les yeux fermés par !'orgueil
ou l'insouciance ! ils y descendent, ils s'engloutissent tout vivants
dans les horribles ténèbres !... Et ma famille, ma fiancée, mes
pauvres sœurs ! Oh ! déchirante anxiété ! C'est à vous que je
pensais, ô vous que j'aime ! c'est à vous que je donnais mes
premières prières !... Ne lèverez-vous pas les yeux vers le Sauveur
du monde, dont le sang a effacé le péché originel ? Oh ! que
l'empreinte de cette souillure est hideuse ! Elle rend complètement
méconnaissable la créature faite à 1' image de Dieu. On
me demande comment j'ai appris ces vérités, puisqu'il est avéré que
jamais je n'ouvris un livre de religion, jamais je ne lus une page de la
Bible, et que le dogme du péché originel, totalement oublié ou nié
par les Juifs de nos jours, n'avait jamais occupé un instant ma
pensée; je doute même d'en avoir connu le nom. Comment donc suis-je
arrivé à cette connaissance ? Je ne saurais le dire. Tout ce que je
sais, c'est qu'en entrant à l'église, j'ignorais tout; qu'en sortant,
je voyais clair. Je ne puis expliquer ce changement que par la
comparaison d'un homme qu'on réveillerait subitement d'un profond
sommeil, ou bien par l'analogie d'un aveugle-né qui tout à coup
verrait le jour : il voit, mais il ne peut définir la lumière qui
l'éclaire et au sein de laquelle il contemple les objets de son
admiration. Si on ne peut expliquer la lumière physique, comment
pourrait-on expliquer la lumière qui, au fond, n'est que la vérité
elle-même ? Je crois rester dans le vrai en disant que je n'avais nulle
science de la lettre, mais que j'entrevoyais le sens et l'esprit des
dogmes. Je sentais ces choses plus que je ne les voyais, et je les
sentais par les effets inexprimables qu'elles produisirent en moi. Tout
se passait au-dedans de moi, et ces impressions mille fois plus rapides
que la pensée, mille fois plus profondes que la réflexion, n'avaient
pas seulement ému mon âme, mais elles l'avaient comme retournée et
dirigée dans un autre sens, vers un autre but et dans une nouvelle vie. Je
m'explique mal; mais voulez-vous, Monsieur, que je renferme dans des
mots étroits et secs des sentiments que le cœur même peut à peine
contenir ? Quoi
qu'il en soit de ce langage inexact et incomplet, le fait positif est
que je me trouvais en quelque sorte comme un être nu, comme une table
rase... Le monde n'était plus rien pour moi : les préventions contre
le christianisme n'existaient plus; les préjugés de mon enfance
n'avaient plus la moindre trace; l'amour de mon Dieu avait tellement
pris la place de tout autre amour, que ma fiancée elle-même
m'apparaissait sous un nouveau point de vue. Je l'aimais comme on
aimerait un objet que Dieu tient entre ses mains comme un don précieux
qui fait aimer encore davantage le donateur. Je
répète que je conjurai mon confesseur, le R P. de Villefort, et M. de
Bussières, de garder un secret inviolable sur ce qui m'était
arrivé. Je voulus m'ensevelir au couvent des Trappistes pour ne plus
m'occuper que des choses éternelles; et aussi, je l'avoue, je pensais
que dans ma famille et parmi mes amis on me croirait fou, qu'on me
tournerait en ridicule, et qu'ainsi mieux vaudrait échapper
entièrement au monde, à ses propos et à ses jugements. Cependant
les supérieurs ecclésiastiques me montrèrent que le ridicule, les
injures, les faux jugements, faisaient partie du calice d'un vrai
chrétien; ils m'engagèrent à boire ce calice et m'avertirent que
Jésus-Christ avait annoncé à ses disciples des souffrances, des
tourments et des supplices. Ces graves paroles, loin de me décourager,
enflammèrent ma joie intérieure; je me sentais prêt à tout, et je
sollicitais vivement le baptême. On voulut le retarder : « Mais, quoi!
m'écriai-je, les Juifs qui entendirent la prédication des Apôtres
furent immédiatement baptisés, et vous voulez m'ajourner, après que
j'aie entendu la reine des apôtres ! » Mes émotions, mes désirs
véhéments, mes supplications touchèrent les hommes charitables qui
m'avaient recueilli, et l'on me fit la promesse, à jamais bienheureuse,
du baptême ! Je
ne pouvais presque pas attendre le jour fixé pour la réalisation de
cette promesse tellement je me voyais difforme devant Dieu ! Et
cependant que de bonté, que de charité ne m'a-t-on pas témoigné
pendant les jours de ma préparation? J'étais entré au couvent des
Pères Jésuites pour vivre dans la retraite, sous la direction du R P.
de Villefort, qui nourrissait mon âme de tout ce que la parole divine a
de plus suave et de plus onctueux. Cet homme de Dieu n'est pas un homme
: c'est un cœur, c'est une personnification de la céleste charité !
Mais à peine avais-je les yeux ouverts que je découvris autour de moi
bien d'autres hommes de ce même genre, dont le monde ne se doute pas.
Mon Dieu, que de bonté, que de délicatesse et de grâce dans le cœur
de ces vrais chrétiens ! Tous les soirs, pendant ma retraite, le
vénérable supérieur général des jésuites venait lui-même jusqu'à
moi, et versait dans mon âme un baume du ciel. Il me disait quelques
mots et ces mots semblaient s'ouvrir et grandir en moi à mesure que je
les écoutais, et ils me remplissaient de joie, de lumière et de vie. Ce
prêtre, si humble et à la fois si puissant, aurait pu ne point me
parler, car sa seule vue produisait en moi l'effet de la parole; son
souvenir aujourd'hui encore suffit pour me rappeler la présence de Dieu
et allumer la plus vive reconnaissance. Je n'ai point de termes pour
exprimer cette reconnaissance; il me faudrait un cœur bien autrement
vaste, et cent bouches pour dire quel amour je ressens pour ces hommes
de Dieu, pour M. Théodore de Bussières, qui a été l'ange de Marie,
pour la famille de Laferronays, à laquelle je porte une vénération et
un attachement au-dessus de toute expression ! Le
31 janvier arriva enfin, et ce ne sont plus quelques âmes, mais toute
une multitude d'âmes pieuses et charitables qui m'enveloppèrent en
quelque sorte de tendresse et de sympathie ! Combien je voudrais les
connaître et les remercier ! Puissent-elles toujours prier pour moi,
comme je prie pour elles ! Ô
Rome ! quelle grâce j'ai trouvée dans ton sein ! La mère de mon
Sauveur avait tout disposé d'avance, car elle avait fait venir là un
prêtre français pour me parler ma langue maternelle au moment solennel
du baptême; c'est M. Dupanloup, dont le souvenir se rattachera toute
ma vie aux émotions les plus vives que j'ai éprouvées. Heureux ceux
qui l'ont entendu ! Car les échos de cette puissante parole, qu'on a
répétée plus tard, ne rendront jamais l'effet de la parole
elle-même. Oh ! oui, je sentais qu'elle était inspirée par celle-là
même qui faisait l'objet du discours. Je
ne rapporterai point les choses qui regardent mon baptême, ma
confirmation et ma première communion, grâces ineffables que j'ai
toutes reçues en ce même jour des mains de S. E. Le cardinal Patrizzi,
vicaire de Sa Sainteté. J'aurais
trop à vous dire si je m'abandonnais à vous rendre mes impressions, si
je redisais ce que j'ai vu, entendu et ressenti, si je rappelais surtout
la charité qui m'a été prodiguée. Je nommerai seulement ici
l'Éminentissime cardinal Mezzofanti... Le Seigneur a doté cet illustre
personnage du don des langues, comme une récompense accordée à un cœur
qui se fait tout à nous. Une dernière consolation
m'était réservée. Vous
vous rappelez quel était mon désir de voir le Saint-Père, désir ou
plutôt curiosité qui m'avait retenu à Rome. Mais j'étais loin de me
douter dans quelles circonstances ce désir se réaliserait. C'est en
qualité d'enfant nouveau-né de l'Église que je fus présenté au
Père de tous les fidèles. Il me semble que dès mon baptême
j'éprouvai pour le souverain pontife les sentiments de respect et
d'amour d'un fils. J'étais donc bien heureux quand on annonça que je
serais conduit à cette audience sous les ailes du R. P. général des
Jésuites; mais pourtant je tremblais, car je n'avais jamais paru devant
les grands du monde, et ces grands me paraissaient alors bien petits en
comparaison de cette vraie grandeur. J'avoue que toutes les majestés du
monde me semblaient concentrées sur celui qui possède ici-bas la
puissance de Dieu, sur le pontife qui, par une succession non
interrompue, remonte à saint Pierre et au grand-prêtre, Aaron, le
successeur de Jésus-Christ lui-même, dont il occupe la chaire
inébranlable ! Je
n'oublierai jamais la crainte et les battements de cœur qui
m'oppressaient en entrant au Vatican, en traversant tant de vastes
cours, tant de salles imposantes qui conduisent au sanctuaire du
Pontife. Mais toutes ces anxiétés tombèrent et firent place à la
surprise et à l'étonnement, quand je le vis lui-même si simple, si
humble et si paternel ! Ce n'était point un monarque, mais un père
dont la bonté extrême me traitait comme un enfant bien-aimé. Mon
Dieu ! en sera-t-il ainsi au dernier jour, quand il faudra paraître
devant vous pour rendre compte des grâces reçues ? On tremble à la
pensée des grandeurs de Dieu, et l'on redoute sa justice; mais à la
vue de sa miséricorde, la confiance renaîtra sans doute, et avec la
confiance, un amour et une reconnaissance sans bornes. Reconnaissance
! telle sera désormais ma loi et ma vie ! Je ne puis l'exprimer en
paroles, mais je tâcherai de l'exprimer par mes actes. Les
lettres de ma famille me rendent toute ma liberté; cette liberté, je
la consacre à Dieu, et je la lui offre dès à présent, avec ma vie
entière, pour servir l'église et mes frères, sous la protection de
Marie ! début lettreretour table des matières |
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